Saint Pierre Claver : comment son nom est devenu un symbole du catholicisme noir américain
Fondés en 1909 dans l’Alabama ségrégationniste, les Knights of Peter Claver ont donné aux catholiques afro-américains leur propre grande fraternité
Saint du jour : saint Pierre Claver
Le 9 septembre, les catholiques américains célèbrent saint Pierre Claver, jésuite espagnol qui consacra plus de quarante années aux Africains réduits en esclavage débarquant à Carthagène.
Vatican News rappelle qu’il se définissait comme le serviteur des Africains et qu’il mourut en 1654 après avoir consacré sa vie aux captifs du commerce atlantique.
Mais aux États-Unis, son nom possède une histoire supplémentaire.
Il est devenu celui de l’une des institutions les plus importantes du catholicisme afro-américain.
Summary
Founded in Mobile, Alabama, on November 7, 1909, the Knights of Peter Claver gave Black Catholic men a fraternal organization of their own in the segregated South. Created by four Josephite priests and three laymen, the order took the name of St. Peter Claver, the Jesuit missionary known for his ministry to enslaved Africans in Cartagena. More than a century later, the organization remains one of the major institutions of Black Catholic life in the United States.
Mobile, Alabama, 1909
Pour comprendre les Knights of Peter Claver, il faut commencer dans le Sud des États-Unis.
L’esclavage avait été aboli depuis plusieurs décennies.
Mais la ségrégation raciale structurait toujours profondément la société.
Écoles.
Transports.
Logements.
Associations.
Paroisses parfois.
Et même les organisations fraternelles.
Les catholiques noirs étaient doublement minoritaires
Ils étaient noirs dans une société dominée par la ségrégation.
Et catholiques dans un Sud majoritairement protestant.
Cela créait un besoin particulier de structures communautaires.
Les fraternités jouaient alors un rôle social considérable aux États-Unis.
Elles proposaient :
entraide,
assurance,
solidarité,
vie sociale,
réseaux professionnels,
assistance aux familles.
Mais certaines organisations blanches restaient fermées ou difficilement accessibles aux Noirs.
Alors des catholiques créèrent leur propre ordre
Le 7 novembre 1909, à Mobile, en Alabama, quatre prêtres josephites et trois laïcs fondèrent les Knights of Peter Claver.
Les quatre prêtres étaient :
Conrad F. Rebesher,
John H. Dorsey,
Samuel J. Kelly,
Joseph P. Van Baast.
Les trois laïcs :
Gilbert Faustina,
Frank Collins,
Frank Trenier.
Les premiers membres étaient quarante
Un témoignage publié en 1910 dans The Colored Harvest raconte l’initiation du premier groupe de quarante hommes noirs catholiques à Mobile.
Le texte explique très clairement le problème auquel les fondateurs voulaient répondre.
Beaucoup d’hommes noirs appartenaient à des sociétés fraternelles parce qu’elles leur offraient protection et solidarité.
Il fallait donc créer une structure catholique capable de fournir les mêmes avantages.
Le nom choisi fut celui de Pierre Claver
Le choix n’était évidemment pas innocent.
Pierre Claver avait consacré sa vie aux Africains victimes du commerce esclavagiste à Carthagène.
Trois siècles plus tard, des catholiques noirs américains adoptaient son nom au cœur de l’ancien Sud esclavagiste.
Une mémoire spirituelle européenne et colombienne entrait ainsi dans l’histoire afro-américaine.
Mais cette appropriation possède aussi une ambiguïté intéressante
Pierre Claver était un missionnaire européen.
Les Knights of Peter Claver deviennent, eux, une organisation de laïcs noirs américains.
Le saint n’est donc pas simplement commémoré.
Son nom est réinterprété dans une autre histoire.
L’histoire de personnes qui ne veulent plus être seulement les objets de la mission.
Elles deviennent elles-mêmes les acteurs de la vie catholique.
De la charité à l’organisation
Le changement est considérable.
Claver agit auprès de captifs réduits en esclavage.
Les Knights agissent dans une société où les descendants des esclaves construisent leurs propres institutions.
Écoles.
Paroisses.
Associations.
Presse.
Fraternités.
Mutuelles.
Une culture catholique noire se constitue progressivement.
Les Josephites jouent un rôle essentiel
Les prêtres fondateurs appartenaient à la Society of St. Joseph of the Sacred Heart, les Josephites.
Cette congrégation s’était spécialisée dans l’apostolat auprès des populations afro-américaines.
Son histoire est donc profondément liée au développement des paroisses et des institutions catholiques noires aux États-Unis.
Les Knights of Peter Claver représentent l’un des fruits les plus durables de cet apostolat.
Mais trois fondateurs étaient des laïcs noirs
C’est un détail qu’il ne faut surtout pas oublier.
L’organisation n’a pas été simplement créée « pour » les Afro-Américains par des prêtres.
Trois hommes noirs de Mobile figurent parmi les fondateurs.
Gilbert Faustina.
Frank Collins.
Frank Trenier.
L’histoire appartient donc dès l’origine aux laïcs eux-mêmes.
Une organisation catholique et fraternelle
Les Knights reprennent la culture des ordres fraternels américains.
Uniformes.
Conseils locaux.
Grades.
Conventions.
Œuvres caritatives.
Solidarité entre membres.
Cette esthétique peut aujourd’hui paraître très datée.
Elle correspond pourtant à une immense culture associative qui structurait l’Amérique du début du XXe siècle.
La Ladies Auxiliary arrive ensuite
En 1922, une branche féminine fut autorisée.
La Ladies Auxiliary devint ensuite une division officielle de l’organisation.
Puis furent créées des structures pour les jeunes.
L’institution dépassa donc rapidement la simple fraternité masculine.
Elle devint un véritable réseau familial catholique.
Une presse propre
Autre signe d’une culture autonome : l’organisation développa sa propre publication.
The Shield apparut dès 1910.
Puis The Claverite lui succéda dans les années 1920.
Ce détail est important.
Une communauté ne devient réellement un milieu culturel que lorsqu’elle commence à produire :
ses journaux,
ses récits,
ses héros,
ses institutions,
sa mémoire.
Aujourd’hui encore, l’ordre revendique cette identité
Les Knights of Peter Claver se présentent comme la principale grande organisation fraternelle historiquement noire du catholicisme américain.
Leur propre documentation affirme qu’ils demeurent la plus grande organisation laïque catholique historiquement noire du pays et qu’ils sont désormais basés à La Nouvelle-Orléans.
Le réseau comprend hommes, femmes et jeunes.
Une histoire parallèle à celle des Knights of Columbus
La comparaison vient naturellement à l’esprit.
Les Knights of Columbus sont devenus l’une des organisations catholiques les plus célèbres d’Amérique.
Mais au début du XXe siècle, la situation raciale des organisations fraternelles blanches rendait nécessaire la création d’une structure spécifique pour les catholiques noirs.
Les Knights of Peter Claver constituent donc aussi une mémoire de la ségrégation interne au catholicisme américain.
Il serait faux de raconter une Église parfaitement unie face au racisme
L’histoire réelle est beaucoup moins confortable.
Des catholiques ont combattu la ségrégation.
D’autres l’ont tolérée.
Certaines paroisses furent séparées.
Certaines écoles furent racialement distinctes.
Des catholiques noirs durent créer leurs propres réseaux parce que l’égalité proclamée par la théologie n’était pas toujours vécue dans les institutions.
Et c’est précisément ce qui rend leur histoire catholique
Le catholicisme afro-américain n’est pas seulement l’histoire de victimes attendant que l’institution change.
Il possède ses propres fondateurs.
Ses prêtres.
Ses religieuses.
Ses intellectuels.
Ses fraternités.
Ses paroisses.
Ses traditions liturgiques.
Ses mouvements civiques.
Les Knights of Peter Claver appartiennent à cette capacité d’organisation.
Le nom de Claver pose néanmoins une question contemporaine
Comment raconter aujourd’hui un missionnaire européen du XVIIe siècle auprès d’esclaves africains ?
On peut tomber dans deux simplifications.
La première en fait un héros parfait sans contexte.
La seconde rejette tout missionnaire européen comme partie du système colonial.
L’histoire de Pierre Claver résiste aux deux caricatures.
Il travaillait à l’intérieur d’un monde esclavagiste
Il n’a pas aboli le système.
Il n’avait pas le pouvoir politique de le faire.
Mais il entra précisément dans les cales où ce système produisait ses victimes.
Il soigna.
Il nourrit.
Il baptisa.
Il exigea que les captifs soient traités comme des êtres humains.
Vatican News souligne que son apostolat dura quatre décennies.
Une charité immense, mais qui ne remplace pas l’histoire politique
Il faut pouvoir tenir les deux choses ensemble.
Reconnaître la radicalité de sa charité.
Et reconnaître qu’une société chrétienne avait toléré une économie esclavagiste monstrueuse.
C’est précisément cette contradiction qui rend le sujet historiquement fécond.
Les catholiques noirs américains ont eux-mêmes choisi de porter son nom
Voilà un fait décisif.
Le nom des Knights of Peter Claver n’est pas une étiquette imposée aujourd’hui de l’extérieur.
Il fut choisi en 1909 par des catholiques vivant eux-mêmes dans une société marquée par l’héritage de l’esclavage et par la ségrégation.
Ce choix appartient donc à leur propre mémoire religieuse.
Foi et dignité sociale
Les fraternités catholiques noires ne servaient pas seulement à prier.
Elles contribuaient aussi à construire une classe moyenne.
Responsabilités.
Discipline associative.
Collectes.
Éducation.
Solidarité.
Leadership.
Un homme qui n’était pas traité comme un égal dans une partie de la société pouvait devenir officier de son conseil local.
L’organisation produisait de la dignité sociale.
Une école du leadership catholique
C’est un aspect souvent oublié des grandes associations religieuses.
Elles apprennent :
à présider une réunion,
tenir des comptes,
organiser un événement,
prendre la parole,
collecter des fonds,
administrer une œuvre,
élire des responsables.
Autrement dit, elles forment des citoyens.
Le catholicisme noir américain mérite sa propre histoire
Pendant longtemps, l’histoire du catholicisme américain fut racontée surtout à travers :
les Irlandais,
les Italiens,
les Allemands,
les Polonais,
les grandes vagues d’immigration européenne.
Mais l’histoire afro-américaine est plus ancienne.
Elle traverse l’esclavage, la Louisiane créole, le Maryland, le Sud, la ségrégation et le mouvement des droits civiques.
Les Knights of Peter Claver constituent l’une des portes d’entrée les plus intéressantes dans ce monde.
Le 9 septembre peut donc devenir une fête culturelle américaine
Célébrer Pierre Claver aux États-Unis ne signifie pas seulement raconter Carthagène.
Cela permet de raconter Mobile.
La Nouvelle-Orléans.
Les Josephites.
Les paroisses noires.
Les associations fraternelles.
La lutte pour la dignité.
La construction d’une culture catholique afro-américaine.
Le saint espagnol est devenu, de manière inattendue, une figure de l’histoire américaine.
Note culturelle : pourquoi appelle-t-on les membres des « Knights » ?
Les États-Unis ont développé aux XIXe et XXe siècles une impressionnante culture des ordres fraternels.
Ces associations empruntaient volontiers un vocabulaire chevaleresque, des grades, des insignes et des cérémonies.
Chez les catholiques, les Knights of Columbus et les Knights of Peter Claver sont parmi les héritiers les plus visibles de cette tradition.
Le terme de « chevalier » ne renvoie donc pas au Moyen Âge au sens strict, mais à un idéal d’honneur, de service, de fraternité et de discipline communautaire.
Vidéo
Je n’ai pas trouvé de vidéo officielle directement consacrée à l’histoire complète des Knights of Peter Claver que je puisse recommander avec suffisamment de certitude. Je préfère donc ne pas ajouter une vidéo générique.
Sources
Knights of Peter Claver : histoire officielle de l’ordre
Knights of Peter Claver : présentation de l’organisation
Vatican News : Saint Pierre Claver
Pour aller plus loin
Frontière, patriotisme et tradition : trois défis pour le catholicisme américain
Les jésuites américains réorganisent leurs noviciats : la fin d’un modèle ?
Je limite volontairement la rubrique aux permaliens individuels actuellement vérifiés.
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Les institutions spécifiquement afro-catholiques restent-elles nécessaires aujourd’hui, ou leur mission doit-elle évoluer à mesure que l’Église américaine devient plus diverse ?
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