🇺🇸 L’Amérique veut ses saints : 116 causes en chemin vers les autels
À Emmitsburg, autour du sanctuaire de la première sainte née aux États-Unis, des dizaines de causes de canonisation viennent de rappeler que la sainteté américaine ne se résume plus à quelques figures isolées
Évangile du jour
Lc 8, 1-3 : « Jésus passait à travers villes et villages, proclamant et annonçant la Bonne Nouvelle du règne de Dieu. »
L’Évangile du 18 septembre montre quelque chose de très simple : la sainteté chrétienne commence par suivre le Christ.
Les Douze sont là , mais aussi Marie Madeleine, Jeanne, Suzanne et « beaucoup d’autres ». Le cercle est déjà plus vaste que les quelques noms que l’histoire a retenus.
C’est précisément l’intuition qui se dégage de l’événement Saints on Their Way, organisé les 12 et 13 septembre 2026 au National Shrine of Saint Elizabeth Ann Seton, à Emmitsburg dans le Maryland.
L’Amérique catholique connaît ses grands noms. Elle commence aussi à redécouvrir toute une foule de témoins beaucoup moins célèbres.
Summary in Latinate English
American Catholic sanctity is progressively revealing its extraordinary plurality. According to the National Shrine of Saint Elizabeth Ann Seton, eleven Americans have already been canonized, while 116 additional American holy men, women and children are presented as “Saints on Their Way”, at different stages of recognized causes. Their histories encompass missionaries, former slaves, Native Americans, soldiers, priests, religious sisters, married persons and martyrs. The essential significance of this movement is not numerical but ecclesial: holiness is not an imported European memory. It has assumed an American face.
116 : que signifie vraiment ce chiffre ?
Le chiffre est spectaculaire.
Le National Shrine of Saint Elizabeth Ann Seton recense actuellement 116 Américains « on their way », c’est-à -dire liés à des causes de canonisation à différents degrés d’avancement.
Le sanctuaire indique parallèlement que onze Américains ont déjà été canonisés.
Il faut toutefois manier le nombre 116 correctement.
Il ne s’agit pas d’une liste officielle du Vatican annonçant que 116 personnes deviendront nécessairement saintes.
Il s’agit du répertoire constitué par le sanctuaire pour présenter des Américains reconnus comme bienheureux, vénérables ou serviteurs de Dieu, ou dont les causes sont engagées.
Une cause peut avancer.
Elle peut aussi rester immobile pendant des décennies.
Elle peut rencontrer des difficultés historiques.
Elle peut même ne jamais aboutir à une canonisation.
L’Église ne promet donc pas 116 nouveaux saints américains.
Elle examine 116 histoires de sainteté possibles.
Emmitsburg devient, pendant un week-end, la capitale des causes américaines
Les 12 et 13 septembre, le sanctuaire d’Emmitsburg a accueilli la deuxième édition de Saints on Their Way.
Le samedi était principalement destiné aux responsables de causes, postulateurs et associations.
Le dimanche était ouvert au public avec messe, conférences, rencontres avec les guildes, confession, adoration et visites du sanctuaire.
Le National Catholic Register a rapporté la présence de représentants de plus de trente causes de canonisation.
Le lieu n’avait évidemment pas été choisi au hasard.
C’est ici que repose sainte Elizabeth Ann Seton, première citoyenne née aux États-Unis à avoir été canonisée.
En 1975, sa canonisation constituait encore un événement suffisamment nouveau pour poser implicitement une question :
l’Amérique pouvait-elle produire ses propres saints ?
Un demi-siècle plus tard, la réponse paraît beaucoup moins hésitante.
L’Amérique catholique ne ressemble pas à un seul visage
La richesse de cette liste vient précisément de sa diversité.
On y rencontre le serviteur de Dieu Nicholas Black Elk, catéchiste lakota.
La servante de Dieu Thea Bowman, religieuse afro-américaine, enseignante et grande figure de l’évangélisation dans la culture noire américaine.
Julia Greeley, née dans l’esclavage, devenue catholique à Denver et connue pour son service discret des pauvres.
Le père Vincent Capodanno, aumônier militaire mort au Vietnam en portant secours aux Marines blessés.
Le bienheureux Michael McGivney, fondateur des Knights of Columbus.
Le bienheureux Solanus Casey, capucin dont la vie fut marquée par la prière et l’accueil des pauvres et des malades.
On trouve encore les martyrs de Floride, les martyrs de Shreveport, des missionnaires, des religieuses, des évêques, des prêtres et des laïcs.
Voilà peut-être le véritable intérêt de cette liste.
Elle raconte les États-Unis autrement.
Nicholas Black Elk : un saint lakota ?
La cause de Nicholas Black Elk est particulièrement fascinante.
Né dans le monde lakota au XIXe siècle, Black Elk connut les bouleversements considérables provoqués par la conquête de l’Ouest, les guerres indiennes et l’effondrement progressif du mode de vie traditionnel des peuples des Plaines.
Il devint ensuite catholique et catéchiste.
Son itinéraire oblige à dépasser deux récits simplistes.
Le premier présenterait l’évangélisation comme une histoire entièrement lumineuse, séparée de la colonisation et de ses violences.
Le second considérerait qu’un Amérindien converti au catholicisme aurait nécessairement cessé d’être authentiquement lakota.
La cause de Black Elk oblige précisément à poser une question plus subtile :
comment le christianisme peut-il s’enraciner dans une culture sans l’effacer ?
C’est aussi pourquoi sa cause dépasse largement le cadre d’une dévotion locale.
Thea Bowman : être noire, américaine et catholique sans retrancher aucune identité
Thea Bowman offre une autre incarnation du catholicisme américain.
Religieuse franciscaine, enseignante, chanteuse et conférencière, elle insista sur la possibilité de vivre pleinement la culture afro-américaine à l’intérieur de l’Église catholique.
Sa sainteté éventuelle n’est donc pas seulement celle d’une religieuse pieuse.
Elle touche à la manière dont une Église universelle accueille réellement les différentes cultures qui la composent.
Dans une Amérique où le catholicisme a longtemps été identifié aux communautés européennes, irlandaises, italiennes, allemandes ou polonaises, les nouvelles causes élargissent considérablement le portrait.
La sainteté américaine devient noire, amérindienne, hispanique, européenne, créole.
Elle devient réellement américaine parce qu’elle cesse précisément d’avoir un visage unique.
Julia Greeley : de l’esclavage à la charité
Julia Greeley est peut-être l’une des figures les plus bouleversantes de ce paysage.
Née esclave dans le Missouri, elle connut la violence de l’esclavage avant l’émancipation.
Installée ensuite à Denver, elle devint catholique et consacra une grande partie de son existence au service des pauvres.
La tradition rapporte qu’elle distribuait parfois discrètement ses aides la nuit afin de ne pas embarrasser les familles blanches pauvres auxquelles une femme noire venait porter secours.
Voilà une inversion extraordinaire de l’histoire américaine.
Une femme née dans l’esclavage finit par devenir une figure de charité pour une ville entière.
Et aujourd’hui, l’Église examine si cette ancienne esclave doit être proposée à tous les catholiques comme modèle de sainteté.
Vincent Capodanno : la sainteté sous le feu
Autre visage de l’Amérique : Vincent Robert Capodanno.
Prêtre de Maryknoll puis aumônier de l’US Navy auprès des Marines au Vietnam, il fut surnommé le « Grunt Padre ».
Le 4 septembre 1967, lors de l’opération Swift, il resta auprès des blessés malgré le combat.
Il fut tué alors qu’il portait assistance à des soldats.
L’État américain lui décerna à titre posthume la Medal of Honor.
L’Église, elle, examine une autre question.
Non pas seulement :
était-il héroïque ?
Mais :
son héroïsme était-il l’expression d’une charité chrétienne vécue de manière héroïque ?
La distinction est importante.
La canonisation n’est pas une décoration militaire supplémentaire.
Elle porte sur la sainteté.
Comment fabrique-t-on un saint ?
En réalité, on ne « fabrique » pas un saint.
Une cause cherche à établir qu’une personne a vécu la foi chrétienne d’une manière suffisamment remarquable pour pouvoir être proposée à l’ensemble de l’Église.
L’enquête commence généralement au niveau diocésain.
Documents, correspondances, témoignages, écrits et éléments éventuellement défavorables doivent être examinés.
La réglementation romaine insiste précisément sur la recherche de la vérité.
Une réputation de sainteté ne doit pas être artificiellement fabriquée par une campagne de communication.
Une fois la cause ouverte, la personne peut recevoir le titre de Serviteur de Dieu.
La reconnaissance de l’héroïcité des vertus peut conduire au titre de Vénérable.
La béatification permet ensuite un culte limité.
La canonisation inscrit enfin le saint dans le culte de l’Église universelle.
Pour les confesseurs, la reconnaissance de miracles joue normalement un rôle dans les étapes conduisant à la béatification puis à la canonisation.
Les martyrs suivent une procédure en partie différente.
Derrière un saint, beaucoup de paperasse
Voilà l’aspect presque amusant de l’événement d’Emmitsburg.
Nous imaginons volontiers la canonisation comme une histoire de visions, de miracles et d’auréoles.
En pratique, une cause repose aussi sur des archives, historiens, canonistes, médecins, témoins, postulateurs et dossiers parfois considérables.
Le samedi 12 septembre, Mgr Robert Sarno, qui a travaillé pendant des décennies auprès du Dicastère pour les Causes des Saints, est précisément venu expliquer la théorie et la pratique de la canonisation.
La sainteté appartient à Dieu.
Mais reconnaître officiellement un saint nécessite une administration remarquablement minutieuse.
Rome ne distribue pas les auréoles sur simple enthousiasme populaire.
Pourquoi tant de causes américaines maintenant ?
Le catholicisme américain arrive progressivement à une forme de maturité historique.
Pendant longtemps, les États-Unis furent une terre de mission recevant prêtres, religieuses et traditions depuis l’Europe.
Les grandes figures catholiques américaines étaient souvent elles-mêmes immigrées ou missionnaires.
Au fil des générations, une culture catholique proprement américaine s’est développée.
Elle possède désormais assez de profondeur historique pour regarder ses propres deux derniers siècles et y rechercher ses figures spirituelles.
Les États-Unis ne demandent plus seulement :
« Quels saints avons-nous reçus ? »
Ils peuvent demander :
« Quels saints avons-nous donnés à l’Église ? »
Sainte Elizabeth Ann Seton : la mère de cette histoire
Elizabeth Ann Seton demeure le symbole naturel de ce mouvement.
Née à New York en 1774 dans une famille épiscopalienne, mariée, mère de cinq enfants, veuve puis convertie au catholicisme, elle fonda une communauté religieuse et joua un rôle déterminant dans le développement de l’éducation catholique américaine.
Lorsqu’elle fut canonisée en 1975, elle devint la première sainte née citoyenne des États-Unis.
Ce détail est important.
Elle n’est pas une sainte médiévale importée dans la mémoire américaine.
Elle appartient à l’histoire même de la jeune République.
Famille, veuvage, conversion, école, pauvreté, vie religieuse : sa trajectoire contient déjà plusieurs des grands thèmes du catholicisme américain.
Il est donc particulièrement logique que son sanctuaire soit devenu le lieu où se rencontrent aujourd’hui les promoteurs des nouvelles causes.
Note culturelle : les « guilds » de canonisation
Aux États-Unis, de nombreuses causes sont soutenues par ce que l’on appelle des guilds.
Le mot peut surprendre en français.
Il désigne ici des associations de fidèles qui font connaître une figure, diffusent sa spiritualité, recueillent des témoignages, soutiennent la cause et encouragent la prière pour son intercession.
Ces groupes ne décident évidemment pas qu’une personne est sainte.
Mais sans fidèles pour conserver une mémoire, rassembler les archives et faire vivre une réputation de sainteté, beaucoup de causes ne commenceraient probablement jamais.
Le phénomène correspond assez bien à la culture associative américaine.
Même la canonisation y possède son tissu de bénévoles.
Une sainteté américaine qui corrige l’histoire américaine
Ces causes ont enfin une portée historique.
Elles mettent en lumière des personnes que le grand récit national a parfois laissées dans ses marges :
un Lakota ;
une ancienne esclave ;
une religieuse noire ;
des immigrants ;
des missionnaires ;
des victimes d’épidémies ;
des prêtres morts sur des champs de bataille ;
des femmes engagées auprès des pauvres.
Le « panthéon » catholique américain potentiel ne reproduit donc pas exactement le panthéon politique des présidents, militaires et entrepreneurs.
Il introduit un autre critère de grandeur.
Non pas :
Qui a gagné ?
Mais :
Qui a aimé jusqu’au bout ?
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Le portrait d’une des figures présentes dans le répertoire Saints on Their Way.
Sources
National Shrine of Saint Elizabeth Ann Seton, Saints on Their Way
National Shrine of Saint Elizabeth Ann Seton, Saints on Their Way 2026
National Catholic Register, Gathering Offers Pro Tips on What It Takes to Make a Saint, 17 septembre 2026
Dicastère des Causes des Saints, normes relatives aux enquêtes diocésaines et aux causes de canonisation
Vatican, Sanctorum Mater
Vidéo
EWTN News Nightly : Saints on Their Way 2026
Voir le reportage présenté par le Seton ShrineSon Rise Morning Show : retour sur Saints on Their Way
Écouter l’émission du 16 septembre 2026Saints on Their Way : rencontre nationale des causes américaines
Voir la page officielle et les contenus vidéo du sanctuaire
Conclusion : les États-Unis ont désormais une géographie de la sainteté
L’Amérique catholique n’a plus seulement Elizabeth Ann Seton, John Neumann, Katharine Drexel ou Kateri Tekakwitha.
Derrière eux arrive une foule.
Un Lakota du Dakota.
Une ancienne esclave de Denver.
Un aumônier mort au Vietnam.
Une religieuse noire du Mississippi.
Des prêtres, des familles, des missionnaires, des martyrs et des anonymes.
Tous ne seront probablement pas canonisés.
Ce n’est d’ailleurs pas l’essentiel.
Le phénomène révèle quelque chose de plus profond : le catholicisme américain commence à regarder son histoire non seulement à travers ses évêques, ses institutions ou ses débats politiques, mais à travers ses vies de sainteté.
Et cela rejoint finalement l’Évangile du jour.
Jésus avançait à travers villes et villages.
Autour de lui marchaient les Douze, quelques femmes dont nous connaissons le nom…
et beaucoup d’autres.
Les saints américains sont peut-être précisément ces « beaucoup d’autres » que l’Église commence aujourd’hui à reconnaître.
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