🇺🇸✝️ La Croix dans l’Amérique publique : signe religieux ou symbole culturel ?
Du Peace Cross du Maryland aux terrains des écoles publiques, les États-Unis cherchent depuis deux siècles la frontière entre liberté religieuse et établissement d'une religion
Summarium latinum
Crux Christi non est signum mortis tantum, sed victoriae, salutis et spei. In Civitatibus Foederatis Americae crux simul signum fidei, memoriae historicae et controversiae publicae facta est. Constitutio religionem publicam institui vetat, sed etiam liberum religionis exercitium tuetur. Quaestio igitur manet: quando crux testimonium fidei est, quando memoria communis, et quando potestas publica limites suos transgreditur?
Une fête religieuse dans un pays obsédé par la frontière entre Église et État
Le 14 septembre, les catholiques américains célèbrent avec toute l'Église l'Exaltation de la Sainte Croix.
Dans une paroisse, la signification est claire.
La Croix représente le Christ crucifié et ressuscité. Elle est un signe de salut.
Mais il suffit de déplacer cette même croix de quelques mètres, de l'église vers une école publique, un parc municipal ou un monument financé par l'État, pour que surgisse une question typiquement américaine :
la présence de cette Croix constitue-t-elle l'expression légitime d'une histoire religieuse ou l'établissement d'une religion par la puissance publique ?
Aux États-Unis, cette question ne relève pas seulement de la philosophie politique.
Elle peut finir devant la Cour suprême.
Une Constitution qui protège et limite à la fois
Le Premier amendement commence par deux dispositions religieuses qui fonctionnent ensemble.
Le Congrès ne peut adopter de loi « concernant l'établissement d'une religion », mais il ne peut pas davantage interdire son libre exercice.
C'est toute l'originalité du modèle américain.
Il ne repose pas sur une disparition du religieux hors de l'espace public.
Il cherche plutôt à empêcher le gouvernement d'imposer une religion tout en empêchant ce même gouvernement de discriminer l'expression religieuse.
Ces deux principes peuvent entrer en tension.
Et la Croix en fournit un exemple presque parfait.
Une immense croix au milieu d'un carrefour
L'un des cas les plus spectaculaires se trouve à Bladensburg, dans le Maryland, près de Washington.
Une immense croix de béton s'élève au milieu d'un carrefour.
Le Peace Cross mesure environ douze mètres.
Il fut construit entre 1919 et 1925 pour honorer 49 hommes du comté de Prince George morts pendant la Première Guerre mondiale. Le monument porte notamment les mots Valor, Endurance, Courage, Devotion.
Il ne s'agissait donc pas à l'origine d'un calvaire paroissial.
C'était un monument aux morts.
Mais sa forme ne laissait aucun doute : une gigantesque croix latine.
Pourquoi une croix pour des soldats américains ?
La réponse se trouve en partie dans la mémoire de la Première Guerre mondiale.
Pour les Américains des années 1920, l'image des immenses cimetières militaires européens couverts de croix blanches était devenue l'un des symboles du sacrifice des soldats.
La Cour suprême elle-même l'a souligné : après la guerre, les photographies des rangées de croix sur les tombes américaines s'étaient profondément inscrites dans l'imaginaire national.
La croix conservait évidemment sa signification chrétienne.
Mais elle avait acquis, dans ce contexte précis, une deuxième signification : celle du soldat mort au combat.
C'est cette superposition des sens qui allait devenir capitale près d'un siècle plus tard.
Peut-on entretenir une croix avec de l'argent public ?
En 1961, le terrain et le monument passèrent sous le contrôle d'un organisme public du Maryland.
Des fonds publics servirent donc à son entretien.
Des associations humanistes estimèrent que cette situation violait la clause constitutionnelle interdisant l'établissement d'une religion.
Le raisonnement était simple : une croix est un symbole chrétien. L'État ne devrait donc ni la posséder ni financer son entretien.
L'affaire finit par parvenir devant la Cour suprême sous le nom American Legion v. American Humanist Association.
Le jugement fut rendu le 20 juin 2019.
La Cour suprême sauve le Peace Cross
La Cour décida que la croix pouvait rester.
Elle ne déclara pourtant pas que la Croix aurait cessé d'être chrétienne.
C'est une nuance essentielle.
La majorité reconnut son caractère religieux, mais estima que le monument avait également acquis, au cours de presque un siècle, une valeur historique, mémorielle et communautaire.
Le temps avait ajouté une signification au monument.
Le démolir après près d'un siècle aurait donc pu apparaître non comme un simple acte de neutralité, mais comme une hostilité envers une partie de l'histoire religieuse américaine.
Aujourd'hui encore, le Peace Cross reste propriété publique. Il a même fait l'objet d'une restauration et d'une nouvelle dédicace en 2022.
Mais toutes les croix publiques ne sont pas automatiquement permises
C'est probablement le point le plus important.
L'arrêt de 2019 ne signifie pas qu'un maire pourrait demain installer une immense croix devant son hôtel de ville en déclarant simplement qu'elle représente « la tradition ».
La Cour a précisément insisté sur la différence entre conserver un monument ancien et en ériger un nouveau.
L'âge du monument, son contexte, son usage historique et les significations qu'il a progressivement acquises doivent être pris en considération.
Le Peace Cross n'est donc pas une autorisation générale donnée au gouvernement d'évangéliser.
C'est une reconnaissance du fait que l'histoire américaine contient des symboles religieux qu'il serait artificiel d'effacer rétrospectivement.
Puis vint l'affaire de l'entraîneur qui priait sur le terrain
Trois ans plus tard, une autre affaire allait faire évoluer encore davantage la jurisprudence.
Joseph Kennedy était entraîneur de football dans un lycée public de l'État de Washington.
Après les matchs, il avait pris l'habitude de s'agenouiller sur la ligne médiane pour prier.
Son établissement craignait que cette pratique puisse être considérée comme une approbation officielle de la religion.
Kennedy fut sanctionné.
L'affaire arriva devant la Cour suprême.
En 2022, dans Kennedy v. Bremerton School District, la Cour lui donna raison, considérant dans les circonstances retenues par la majorité que sa prière relevait d'une expression religieuse personnelle protégée par les clauses de libre exercice et de liberté d'expression.
La fin du vieux « Lemon test »
Cette affaire est importante pour une autre raison.
Pendant plusieurs décennies, les tribunaux américains avaient souvent utilisé le célèbre Lemon test, issu d'une décision de 1971, pour déterminer si une action publique violait la séparation entre religion et État.
En 2022, la Cour a clairement abandonné cette approche comme cadre général.
Elle a indiqué que la clause d'établissement devait désormais être interprétée notamment par référence aux « pratiques historiques et aux compréhensions historiques » de la place de la religion dans la société américaine.
Cela ne signifie pas que tout ce qui est ancien devient automatiquement constitutionnel.
Mais l'histoire et la tradition ont repris une place centrale dans le raisonnement.
L'Amérique n'est pas la France
C'est ici que la comparaison devient particulièrement intéressante pour un lecteur français.
La conception américaine de la séparation des Églises et de l'État n'est pas exactement notre laïcité.
Aux États-Unis, la neutralité de l'État ne signifie pas nécessairement l'invisibilité de la religion.
Une personne peut prier dans un espace public.
Une association religieuse peut s'exprimer publiquement.
Un monument ancien peut comporter un symbole religieux.
Une cérémonie publique peut même contenir certaines références à Dieu sans que cela suffise automatiquement à établir une religion.
La question américaine est moins :
« Y a-t-il du religieux dans l'espace public ? »
que :
« L'État impose-t-il, favorise-t-il ou contraint-il réellement en matière religieuse ? »
Une controverse qui divise même les juges
Il faut pourtant éviter de présenter cette évolution comme consensuelle.
Dans l'affaire du Peace Cross, la juge Ruth Bader Ginsburg avait vivement contesté la décision.
Pour elle, la croix latine demeurait avant tout le symbole spécifique du christianisme et ne pouvait représenter de manière véritablement universelle des soldats de toutes les religions.
Dans l'affaire Kennedy, la minorité de la Cour estimait également que la majorité minimisait le contexte scolaire et le risque de pression exercée sur les élèves par un entraîneur occupant une position d'autorité.
Le débat américain n'oppose donc pas simplement « croyants » et « athées ».
Il porte sur deux manières de protéger la liberté religieuse.
Pour les uns, la liberté exige que l'État ne fasse pas disparaître la religion de l'espace public.
Pour les autres, elle exige une vigilance particulière lorsqu'un symbole ou une pratique religieuse bénéficie de l'autorité publique.
La Croix possède plusieurs vies américaines
La situation devient alors presque paradoxale.
La même Croix peut être :
un signe liturgique dans une église catholique ;
le symbole de la Passion du Christ pour un croyant ;
un monument aux morts ;
un élément du patrimoine historique ;
un symbole de sacrifice militaire ;
ou l'objet d'une controverse constitutionnelle.
Ces significations ne s'annulent pas nécessairement.
Elles s'empilent.
C'est précisément ce que la Cour suprême a reconnu à propos du Peace Cross.
Pourquoi cela compte
L'Exaltation de la Sainte Croix prend ainsi aux États-Unis une dimension inattendue.
Elle rappelle évidemment au chrétien que la Croix ne peut être réduite à un simple objet culturel.
Elle est d'abord le signe du Christ.
Mais l'histoire américaine montre aussi qu'un symbole religieux peut entrer dans la mémoire collective sans perdre totalement son sens religieux.
Le véritable enjeu n'est donc peut-être pas de choisir entre une Amérique avec des croix et une Amérique sans croix.
Il est de déterminer comment une démocratie religieusement pluraliste peut conserver son histoire chrétienne sans imposer le christianisme, et protéger la liberté religieuse sans transformer la neutralité en effacement du religieux.
Le Peace Cross demeure ainsi au milieu de son carrefour du Maryland.
Les voitures passent.
La société américaine change.
Les interprétations de la Constitution évoluent.
Et la Croix, elle, reste debout.
Note culturelle
Le Peace Cross porte quatre mots à sa base : Valor, Endurance, Courage, Devotion, soit « Vaillance, Endurance, Courage, Dévouement ».
Ils résument presque parfaitement le glissement de signification du monument.
La Croix demeure chrétienne, mais elle est aussi devenue le langage d'une mémoire patriotique américaine.
Pour aller plus loin
American Legion v. American Humanist Association, décision fondamentale de 2019 sur le Peace Cross. Lire la décision et son résumé juridique
Kennedy v. Bremerton School District, décision de 2022 sur la prière et la liberté religieuse dans une école publique. Lire la décision
Constitution Annotated, synthèse du Congrès américain sur la clause d'établissement et le recours à l'histoire et à la tradition. Lire la synthèse constitutionnelle
Peace Cross de Bladensburg, présentation officielle du monument par Prince George's County Parks. Voir le monument et son histoire
Sources
Cour suprême des États-Unis, American Legion v. American Humanist Association, 20 juin 2019.
Cour suprême des États-Unis, Kennedy v. Bremerton School District, 27 juin 2022.
Congress.gov, Constitution Annotated, « Establishment Clause and Historical Practices and Tradition ».
Prince George's County Parks, présentation historique et restauration du Peace Cross.
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