Illinois : le cardinal Cupich attaque la loi sur le suicide assisté au nom de la liberté religieuse
Religieuses, institutions catholiques et pharmacien refusent d’être obligés de participer à une mort qu’ils jugent moralement illicite
Saint du jour : sainte Rose de Viterbe
Le 4 septembre, la tradition franciscaine fait mémoire de sainte Rose de Viterbe, jeune mystique italienne du XIIIe siècle.
Elle n’avait ni fonction officielle ni pouvoir politique, mais elle acquit une réputation extraordinaire par sa prédication et sa fidélité à la foi.
Sa mémoire accompagne bien le débat qui s’ouvre aujourd’hui dans l’Illinois : que signifie rester fidèle à sa conscience lorsque la loi civile impose une pratique que l’on estime moralement impossible ?
Summary
Cardinal Blase Cupich of Chicago, the Carmelite Sisters for the Aged and Infirm, the Little Sisters of the Poor, and Catholic pharmacist Luke Vander Bleek filed a federal lawsuit on September 3 challenging Illinois’ new assisted-suicide law. The law is scheduled to take effect September 12. The plaintiffs do not merely oppose assisted suicide morally; they argue that Illinois is forcing religious healthcare providers to facilitate access to lethal medication and restricting what they may say to vulnerable patients. The case therefore places assisted suicide at the intersection of medical ethics, freedom of religion and freedom of speech.
Une loi qui entre en vigueur le 12 septembre
Dans quelques jours, l’Illinois doit rejoindre les États américains autorisant une forme d’aide médicale à mourir.
La nouvelle loi sur les options de fin de vie doit entrer en vigueur le 12 septembre 2026. Elle permet à certains adultes atteints d’une maladie incurable et irréversible, avec une espérance de vie limitée, de demander une médication destinée à provoquer leur mort.
Mais avant même son entrée en vigueur, le texte se retrouve devant les tribunaux.
Cupich, des religieuses et un pharmacien
Le 3 septembre, le cardinal Blase Cupich, archevêque de Chicago, a engagé une action fédérale avec les Carmelite Sisters for the Aged and Infirm, la province de Chicago des Petites Sœurs des Pauvres et Luke Vander Bleek, pharmacien catholique de l’Illinois.
Le dossier est porté par l’organisation juridique Becket.
Les plaignants ne demandent pas seulement que le suicide assisté soit jugé moralement mauvais.
Ils avancent un argument constitutionnel :
l’État ne peut pas contraindre un croyant à coopérer à une pratique interdite par sa foi.
Le vrai conflit porte sur la coopération
C’est la nuance centrale de l’affaire.
Si la loi se contentait d’autoriser certains médecins à prescrire une substance létale, les institutions catholiques pourraient simplement annoncer qu’elles n’offrent pas ce service.
Mais les plaignants soutiennent que le dispositif va plus loin.
Ils estiment qu’il peut les obliger à faciliter l’accès du patient à la procédure, notamment par certaines informations ou orientations vers d’autres professionnels.
Pour l’Église catholique, cette distinction est décisive.
Refuser de provoquer soi-même la mort ne suffit pas si l’on est juridiquement contraint d’aider activement à l’organiser.
Les religieuses sont au cœur du dossier
La présence des Carmélites et des Petites Sœurs des Pauvres donne à l’affaire une dimension très concrète.
Ces congrégations ne sont pas des groupes de pression créés pour combattre une loi.
Elles soignent depuis des générations des personnes âgées, malades et mourantes.
Leur vocation consiste précisément à accompagner la fin de vie.
Pour elles, la question n’est donc pas abstraite.
Elles sont quotidiennement au chevet de personnes vulnérables.
Accompagner jusqu’à la mort, mais ne pas la provoquer
La doctrine catholique distingue clairement plusieurs situations.
L’Église n’impose pas de maintenir artificiellement la vie à n’importe quel prix.
Un patient peut refuser des traitements devenus disproportionnés.
La médecine peut soulager la douleur même lorsqu’un traitement comporte certains risques secondaires.
Les soins palliatifs sont encouragés.
Mais provoquer intentionnellement la mort constitue une limite morale différente.
C’est précisément là que se situe le conflit avec la loi de l’Illinois.
Une question de liberté religieuse
Aux États-Unis, le débat prend immédiatement une dimension constitutionnelle.
Le premier amendement protège le libre exercice de la religion.
Mais jusqu’où cette protection s’étend-elle lorsqu’un croyant exerce une profession réglementée ?
Un pharmacien catholique peut-il refuser de participer à la délivrance d’un produit destiné au suicide ?
Une maison de retraite religieuse peut-elle exclure cette procédure de ses établissements ?
Un médecin catholique peut-il refuser une orientation qu’il juge déjà constituer une coopération morale ?
Les tribunaux devront déterminer où se situe la frontière.
Et une question de liberté d’expression
Les plaignants invoquent également le free speech.
Selon eux, certaines dispositions de la loi ne se contentent pas de réglementer des actes.
Elles touchent aussi à ce que les professionnels peuvent ou doivent dire au patient.
Cela transforme profondément le dossier.
Car obliger un professionnel à prononcer certains messages peut constituer une forme de parole contrainte.
Le conflit n’oppose donc plus seulement religion et politique sanitaire.
Il touche directement au premier amendement.
L’État répondra au nom du droit du patient
Les défenseurs de la loi raisonnent évidemment à partir d’un autre principe.
Pour eux, un patient remplissant les conditions légales doit pouvoir accéder effectivement au choix que l’État lui reconnaît.
Une objection institutionnelle trop large pourrait transformer un droit légal en droit théorique, notamment dans les régions où les établissements catholiques occupent une place importante dans l’offre de soins.
Le problème juridique devient donc un conflit entre deux libertés.
La liberté du patient de recourir à une procédure autorisée.
La liberté du soignant de ne pas y participer.
Deux conceptions de la médecine
Derrière le litige apparaît aussi une divergence plus profonde.
La première conception estime que la médecine doit répondre au choix autonome du patient, y compris lorsque celui-ci demande de provoquer sa mort dans les circonstances prévues par la loi.
La seconde considère que certaines demandes restent incompatibles avec la nature même de l’acte médical.
Dans cette vision, le médecin doit soulager et accompagner.
Il ne devient pas pour autant un simple exécutant de toutes les demandes du patient.
Le pharmacien rappelle que la question dépasse les hôpitaux
La présence de Luke Vander Bleek dans le recours est particulièrement intéressante.
Le suicide assisté ne concerne pas seulement le médecin qui signe une prescription.
Il implique une chaîne.
Prescription.
Préparation.
Délivrance.
Information.
Administration ou auto-administration.
Chaque étape peut placer un professionnel devant un problème de conscience.
Le droit doit donc décider si l’objection peut s’exercer à chacune de ces étapes.
Une autre plainte existait déjà
Le recours du cardinal Cupich n’est pas le premier contre la loi.
Le 11 août, Mgr Thomas Paprocki, évêque de Springfield dans l’Illinois, plusieurs médecins ainsi qu’un établissement luthérien avaient déjà engagé une action distincte contre certaines obligations du texte.
Un juge fédéral a ensuite accordé une protection provisoire limitée à ces plaignants, tout en laissant la loi entrer en vigueur comme prévu pour le reste de l’État.
Le débat judiciaire ne fait donc que commencer.
Cupich et Paprocki dans le même combat
La situation possède aussi une curiosité ecclésiale.
Les cardinaux Cupich et l’évêque Paprocki ont souvent été associés à des sensibilités différentes au sein du catholicisme américain.
Sur ce dossier, pourtant, ils défendent une position commune.
Cela rappelle que l’opposition catholique au suicide assisté ne relève pas d’une seule tendance ecclésiale.
Elle appartient à l’enseignement moral ordinaire de l’Église.
L’Illinois devient un laboratoire national
Ce qui se joue à Chicago pourrait avoir des conséquences ailleurs.
Les États-Unis possèdent un système fédéral.
Chaque État peut adopter ses propres règles.
Lorsque plusieurs États légalisent progressivement l’aide au suicide, les conflits de conscience deviennent inévitables.
Les décisions judiciaires rendues dans l’Illinois pourront donc influencer les futurs débats américains sur les exemptions religieuses.
Peut-on obliger quelqu’un à renvoyer vers ce qu’il refuse ?
C’est peut-être la question la plus délicate.
Imaginons un professionnel qui refuse lui-même de pratiquer l’acte mais auquel on demande simplement d’indiquer au patient où trouver un autre professionnel.
Pour certains, cette obligation constitue un compromis raisonnable.
Pour d’autres, elle demeure déjà une coopération.
Dans la morale catholique, les distinctions entre coopération formelle, matérielle, proche ou lointaine ont précisément été développées pour analyser ce genre de situation.
Le tribunal, lui, devra traduire le conflit dans le langage constitutionnel américain.
L’enjeu n’est pas seulement catholique
Il serait d’ailleurs trompeur de présenter l’affaire comme un privilège demandé exclusivement par l’Église.
Des médecins non croyants peuvent eux aussi estimer que provoquer la mort contredit leur conception de la médecine.
Des établissements juifs, protestants ou d’autres traditions religieuses peuvent partager des objections comparables.
La question est donc plus générale :
une société pluraliste peut-elle autoriser une pratique sans obliger tous ses citoyens à y coopérer ?
Une société libre doit-elle permettre le refus ?
Le paradoxe est réel.
Les défenseurs de l’aide médicale à mourir invoquent la liberté individuelle.
Les opposants demandent précisément, eux aussi, une liberté individuelle : celle de ne pas participer.
La cohérence libérale voudrait donc idéalement protéger les deux.
Mais cette coexistence devient difficile lorsque le refus d’un professionnel empêche concrètement un autre citoyen d’exercer le droit reconnu par la loi.
C’est là que le contentieux commence.
L’Église choisit les soins palliatifs
Face au suicide assisté, les évêques de l’Illinois mettent en avant une autre réponse.
Accompagnement.
Traitement de la douleur.
Présence auprès des familles.
Soins palliatifs.
Soutien psychologique et spirituel.
La Conférence catholique de l’Illinois insiste sur cette approche à l’approche de l’entrée en vigueur de la nouvelle loi.
Le débat ne porte donc pas seulement sur ce qu’il faut interdire.
Il porte également sur ce qu’une société offre à ceux qui souffrent.
Le procès dira jusqu’où va la conscience
Le tribunal fédéral ne tranchera pas la question théologique du suicide assisté.
Il devra répondre à une question plus étroite mais capitale.
Jusqu’où l’État peut-il contraindre un professionnel ou une institution religieuse à participer à une pratique légale qu’ils jugent contraire à leur foi ?
Le cardinal Cupich et les religieuses demandent qu’une frontière soit tracée avant le 12 septembre.
Cette frontière pourrait dépasser largement l’Illinois.
Note culturelle : les Petites Sœurs des Pauvres et la justice américaine
Ce n’est pas la première fois que les Petites Sœurs des Pauvres se retrouvent au cœur d’un contentieux majeur sur la liberté religieuse aux États-Unis.
La congrégation avait déjà acquis une forte visibilité lors des conflits judiciaires autour des obligations de couverture contraceptive imposées dans le cadre de l’Affordable Care Act.
Leur présence dans la nouvelle affaire sur le suicide assisté inscrit donc celle-ci dans une histoire plus large : celle des conflits entre réglementation sanitaire et conscience religieuse dans le droit américain contemporain.
Vidéo
Aucune vidéo directement consacrée au recours déposé le 3 septembre par le cardinal Cupich et les religieuses n’a encore pu être vérifiée de manière suffisamment fiable.
Sources
Becket : Carmelite Sisters for the Aged and Infirm v. Prince
Catholic Conference of Illinois : ressources sur la fin de vie
Pour aller plus loin
Frontière, patriotisme et tradition : trois défis pour le catholicisme américain
Les jésuites américains réorganisent leurs noviciats : la fin d’un modèle ?
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Un État qui légalise le suicide assisté doit-il pouvoir obliger médecins, pharmaciens ou institutions religieuses à en faciliter l’accès, ou l’objection de conscience doit-elle toujours être protégée ?
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