États-Unis : une exégète juive à la tête de la Catholic Biblical Association, entre dialogue et controverse
Une nomination historique qui pose aussi une vraie question catholique
Saint du jour — La Passion de saint Jean-Baptiste
Le 29 août, l’Église fait mémoire de la Passion de saint Jean-Baptiste. Le Précurseur ne meurt pas pour avoir professé une théorie abstraite, mais pour avoir rappelé à Hérode une vérité morale qu’il ne voulait pas entendre.
Cette mémoire donne une tonalité particulière à une actualité américaine où se croisent vérité religieuse, dialogue et controverse. Le dialogue entre croyants n’oblige pas à effacer leurs désaccords : Jean-Baptiste rappelle précisément que la charité chrétienne ne peut être séparée de la vérité.
Summary
The election of Jewish New Testament scholar Amy-Jill Levine as president of the Catholic Biblical Association of America has sparked a heated debate in the United States. Levine is an internationally recognized scholar and a longtime contributor to Catholic-Jewish dialogue, but she does not profess the Christian faith in Jesus Christ. The controversy raises two distinct questions that should not be confused: antisemitic attacks against Levine must be rejected, while Catholics may legitimately ask whether an explicitly Catholic scholarly association should be headed by a non-Catholic.
Une première en quatre-vingt-dix ans
La Catholic Biblical Association of America a fait un choix sans précédent dans son histoire : porter à sa présidence une universitaire juive.
Amy-Jill Levine exercera la présidence pour l’année 2026-2027. Son élection a été confirmée le 20 juillet, lors de la 88e réunion annuelle de l’association à Baltimore, avant d’être officiellement annoncée par la CBA au début du mois d’août.
Elle devient ainsi la première personne juive à présider l’organisation.
Ce choix n’est cependant pas aussi incongru qu’il pourrait sembler au premier regard. Levine n’arrive pas de l’extérieur. Elle appartient à la Catholic Biblical Association depuis plusieurs décennies et en était déjà vice-présidente. L’association accueille par ailleurs des chercheurs qui ne sont pas catholiques et a déjà eu des présidents protestants.
Mais le mot « Catholic » demeure dans son nom.
Et c’est précisément ce qui explique que l’élection ait rapidement dépassé les cercles universitaires.
Une spécialiste juive du Nouveau Testament
Le parcours d’Amy-Jill Levine est singulier.
Juive pratiquante, elle a consacré une grande partie de sa carrière universitaire à l’étude du Nouveau Testament et du judaïsme du Ier siècle.
Elle est aujourd’hui Rabbi Stanley M. Kessler Distinguished Professor of New Testament and Jewish Studies à la Hartford International University for Religion and Peace, après avoir longtemps enseigné à Vanderbilt University.
Ses travaux cherchent notamment à replacer Jésus, les apôtres et les premiers chrétiens dans leur environnement juif.
Pour Levine, comprendre Jésus suppose de comprendre le judaïsme dans lequel il est né, a vécu, enseigné et prié.
Elle combat notamment une vieille caricature exégétique consistant à présenter systématiquement le judaïsme du Ier siècle comme une religion légaliste et desséchée afin de faire apparaître, par contraste, le christianisme comme la religion de la grâce.
Son principe pourrait se résumer simplement : il n’est pas nécessaire de rabaisser le judaïsme pour montrer l’originalité du Christ.
Une universitaire déjà familière de Rome
Levine n’est pas non plus une inconnue des institutions catholiques.
En 2019, elle est devenue la première universitaire juive à enseigner le Nouveau Testament à l’Institut biblique pontifical de Rome.
Elle a rencontré le pape François à plusieurs reprises et a participé depuis longtemps au dialogue entre catholiques et juifs.
La Catholic Biblical Association insiste précisément sur cette expérience pour justifier son choix.
Dans son annonce officielle du 7 août, l’organisation présente Levine comme une universitaire reconnue pour ses travaux, son activité dans le dialogue judéo-chrétien et sa connaissance des études néotestamentaires.
Son élection ne constitue donc pas un geste improvisé destiné à produire un symbole médiatique.
Elle résulte d’une collaboration ancienne.
Mais elle ne croit pas que Jésus est le Messie
C’est pourtant ici que se trouve la difficulté proprement catholique.
Amy-Jill Levine est juive et ne professe donc pas la foi chrétienne en Jésus-Christ comme Messie, Fils de Dieu et Sauveur.
Elle ne prétend d’ailleurs absolument pas le contraire.
Elle étudie le Nouveau Testament comme universitaire et peut manifester une profonde estime pour Jésus, son enseignement et la tradition chrétienne sans partager la confession de foi qui constitue le cœur même du christianisme.
La question posée par son élection est donc réelle :
une personne qui ne professe pas la foi catholique peut-elle présider une association qui se définit elle-même comme catholique et dont le domaine d’étude est l’Écriture sainte ?
Poser cette question n’est pas en soi antisémite.
Et, fait particulièrement important dans la controverse actuelle, Amy-Jill Levine le reconnaît elle-même.
Dans un entretien publié le 28 août par OSV News, elle distingue explicitement les attaques antisémites dont elle fait l’objet de l’interrogation de ceux qui se demandent comment une personne juive ne reconnaissant pas Jésus comme Messie peut présider une association consacrée à l’exégèse catholique.
Elle considère cette seconde interrogation comme une question légitime.
Cette distinction mérite d’être conservée.
Une polémique empoisonnée par l’antisémitisme
Car à côté de cette interrogation institutionnelle parfaitement discutable se sont développées des réactions d’une tout autre nature.
Après l’annonce de l’élection, Levine a reçu des insultes et accusations ouvertement antisémites sur les réseaux sociaux.
Certaines réactions l’ont accusée de vouloir détruire l’Église ou ont repris contre elle de très anciens stéréotypes antijuifs.
Le phénomène a pris une ampleur suffisante pour conduire la Catholic Biblical Association à publier, le 26 août, une déclaration officielle de soutien à sa nouvelle présidente.
L’association rappelle qu’elle n’a pas élu Levine parce qu’elle est juive, mais en raison de son parcours universitaire et de son travail dans le dialogue judéo-chrétien.
Elle estime également que la virulence de certaines réactions montre précisément combien le combat contre l’antisémitisme reste nécessaire.
L’affaire oblige donc à tenir simultanément deux affirmations qui ne se contredisent pas.
Une critique catholique de cette nomination peut être légitime.
Une attaque contre Levine parce qu’elle est juive ne l’est pas.
Qu’est exactement la Catholic Biblical Association ?
Une partie du malentendu vient probablement du nom de l’organisation.
La Catholic Biblical Association of America n’est pas un dicastère romain, ni une commission de la Conférence des évêques américains, ni une autorité doctrinale de l’Église.
Fondée en 1936, elle est avant tout une société savante consacrée aux études bibliques.
Elle entretient cependant des liens historiques importants avec le catholicisme américain et avec le développement de l’exégèse biblique catholique aux États-Unis.
Son président n’est donc pas un responsable ecclésiastique comparable à un évêque.
Il préside une association universitaire.
C’est l’argument central de ceux qui défendent l’élection de Levine : diriger une société de chercheurs n’exige pas nécessairement de partager la confession religieuse de chacun de ses membres.
La CBA compte d'ailleurs depuis longtemps des chercheurs non catholiques et a déjà été présidée par des protestants.
Mais cet argument n’épuise pas complètement le débat.
Que signifie encore le mot « catholique » ?
Car une autre question apparaît immédiatement.
Si l’appartenance confessionnelle du président est sans importance, que signifie exactement l’adjectif “Catholic” dans Catholic Biblical Association ?
Une société catholique d’exégèse n’est pas seulement une société étudiant historiquement des textes anciens.
Pour le catholicisme, la Bible est reçue comme Écriture sainte, lue dans la Tradition et interprétée dans la foi de l’Église.
L’exégèse historico-critique peut éclairer considérablement les textes. Elle ne peut cependant pas, dans la conception catholique, épuiser leur sens.
C’est ici que les critiques les plus sérieuses de l’élection peuvent formuler leur objection sans tomber dans une polémique identitaire.
Le problème n’est pas qu’une universitaire juive étudie le Nouveau Testament.
Au contraire, son expertise sur le judaïsme ancien peut constituer un apport considérable à l’exégèse chrétienne.
La question est de savoir si la présidence d'une institution explicitement catholique possède une signification confessionnelle ou seulement administrative et universitaire.
Nostra Ætate n’a jamais demandé l’effacement des différences
Le débat renvoie inévitablement au concile Vatican II.
Avec la déclaration Nostra Ætate de 1965, l’Église catholique a profondément renouvelé son rapport au judaïsme.
Le texte rappelle les racines juives du christianisme, condamne l’antisémitisme et refuse d’attribuer indistinctement aux Juifs la responsabilité de la mort du Christ.
Depuis soixante ans, les papes ont poursuivi ce rapprochement.
Jean-Paul II visita la synagogue de Rome. Benoît XVI approfondit la réflexion théologique sur les relations entre Ancienne et Nouvelle Alliance. François multiplia les rencontres avec les représentants du judaïsme.
Mais le dialogue catholique avec les Juifs ne repose pas sur l’idée que les deux religions seraient identiques.
Au contraire, un dialogue authentique suppose que chacun sache qui il est et ce qu’il croit.
Le catholicisme professe que Jésus est le Christ.
Le judaïsme ne le professe pas.
Ce désaccord fondamental n’interdit ni l’amitié, ni la recherche historique commune, ni la lutte contre l’antisémitisme.
Il donne précisément au dialogue sa raison d’être.
Levine veut agir sur la catéchèse catholique
La nouvelle présidente ne compte d’ailleurs pas limiter son mandat à la gestion interne de l’association.
Elle souhaite poursuivre son travail auprès des paroisses, des prêtres et des éducateurs afin d’améliorer la compréhension du contexte juif de Jésus et de saint Paul.
Elle a également déclaré vouloir travailler avec la Conférence des évêques catholiques des États-Unis pour éviter que des manuels scolaires, des catéchèses ou certaines prédications ne véhiculent involontairement des représentations antisémites.
L'objectif peut difficilement être contesté dans son principe.
Mais il rend encore plus nécessaire une distinction claire entre deux domaines.
Une universitaire juive peut aider les catholiques à mieux comprendre le judaïsme du temps de Jésus.
C'est ensuite à l'Église qu'il appartient de déterminer la doctrine catholique enseignée aux fidèles.
La coopération universitaire et l'autorité doctrinale ne sont pas la même chose.
Une controverse qui mérite mieux que les invectives
L’élection d’Amy-Jill Levine constitue donc un cas beaucoup plus intéressant que ne le laissent penser certaines réactions sur les réseaux sociaux.
Elle témoigne d’abord du chemin parcouru depuis Nostra Ætate.
Qu’une universitaire juive puisse consacrer sa carrière à l’étude du Nouveau Testament, enseigner à l’Institut biblique pontifical et collaborer pendant plusieurs décennies avec des exégètes catholiques aurait semblé extraordinaire il y a encore un siècle.
C’est incontestablement un fruit du dialogue judéo-chrétien.
Mais son accession à la présidence d’une organisation qui porte explicitement le nom de Catholic Biblical Association pose simultanément une question d’identité.
Et cette question ne disparaît pas simplement parce que certaines critiques ont malheureusement choisi le terrain de l’antisémitisme.
On peut donc à la fois défendre Amy-Jill Levine contre les insultes dont elle fait l’objet et demander sereinement :
une institution catholique doit-elle nécessairement être dirigée par quelqu’un qui partage la foi catholique ?
La réponse dépend finalement de ce que l’on considère que cette association est devenue : une institution confessionnelle pratiquant la recherche universitaire, ou une société universitaire d’origine catholique ouverte à toutes les confessions.
La controverse aura au moins eu le mérite de révéler que cette distinction n’était peut-être plus aussi évidente qu’on pouvait le penser.
Note culturelle — Une histoire commencée en 1936
La Catholic Biblical Association of America naît en 1936, à une époque où l’exégèse catholique américaine cherche à développer ses propres institutions scientifiques.
Elle publie notamment le prestigieux Catholic Biblical Quarterly, devenu une revue académique importante dans le domaine des études bibliques.
L’histoire de la CBA accompagne ainsi une transformation majeure du catholicisme contemporain : le passage d’un monde où exégètes catholiques et protestants travaillaient souvent dans des univers séparés à une recherche biblique beaucoup plus internationale et interconfessionnelle.
L’élection d’Amy-Jill Levine constitue peut-être l’aboutissement le plus spectaculaire de cette évolution — au point de poser aujourd’hui la question de ses limites.
Vidéo
Je n’ajoute pas ici de vidéo approximative ou militante : les entretiens récents de Levine existent surtout sous forme d’articles et d’extraits dispersés. Mieux vaut attendre une vidéo institutionnelle directement consacrée à sa présidence plutôt que fournir un lien sans rapport précis avec l’actualité.
Sources
Catholic Biblical Association — annonce officielle de l’élection d’Amy-Jill Levine
Catholic Biblical Association — déclaration officielle de soutien du 26 août
OSV News — entretien avec Amy-Jill Levine du 28 août 2026
EWTN News — première présidente juive de la Catholic Biblical Association
Pour aller plus loin
Les anciens articles de God Bless Catholic America seront ajoutés ici uniquement avec leurs permaliens Blogger individuels vérifiés.
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L’élection d’Amy-Jill Levine vous paraît-elle être une conséquence normale du caractère universitaire de la Catholic Biblical Association, ou pensez-vous qu’une association portant explicitement le nom de « catholique » devrait nécessairement être présidée par un catholique ?
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