Des Jacobites aux Loyalistes : quand les partisans des Stuarts traversèrent l’Atlantique

Des fidèles des Stuarts aux loyalistes de George III, l’étrange destin de catholiques et Highlanders qui emportèrent en Amérique la mémoire d’un roi perdu.





Summary in English
Some supporters of the Stuart dynasty, especially Scottish Highlanders and English or Irish Catholics, crossed the Atlantic and settled in the American colonies. Their Jacobite memory did not always survive as an organized political movement, but it shaped loyalties, identities, and religious tensions. Strangely enough, some descendants of anti-Hanoverian Jacobites later became loyal defenders of King George III during the American Revolution.


Article

Quand on pense aux colonies américaines, on imagine volontiers les Pères fondateurs, les puritains de Nouvelle-Angleterre, les planteurs de Virginie ou les marchands de Boston. On imagine moins les partisans des Stuarts, ces hommes et ces familles qui, après la Révolution de 1688, refusèrent plus ou moins ouvertement la monarchie hanovrienne et gardèrent une fidélité politique, sentimentale ou religieuse à la dynastie déchue.

Et pourtant, ils existèrent.

Le jacobitisme naît d’une rupture dynastique et religieuse. Jacques II, roi catholique d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande, est renversé en 1688 au profit de Guillaume d’Orange et de Marie. Pour les whigs protestants, c’est une “Glorieuse Révolution”. Pour les catholiques, les tories traditionalistes et une partie des Écossais, c’est aussi une dépossession, presque une trahison sacrée. Le roi légitime a été remplacé par un ordre nouveau, plus parlementaire, plus protestant, plus commercial, plus moderne. Déjà, l’Histoire commence à prendre cet air de bureau administratif qui ne lui va jamais très bien.

Dans les colonies américaines, le jacobitisme ne devint jamais un grand parti organisé. On ne trouve pas, à Boston ou Philadelphie, une sorte de “comité Stuart” distribuant des tracts avec un portrait de Jacques III entre deux barils de tabac. Mais on trouve des sympathies, des mémoires, des réseaux familiaux, des fidélités discrètes.

Les catholiques du Maryland pouvaient voir dans les Stuarts une monarchie moins hostile à leur foi. La colonie avait été fondée par les Calvert, famille catholique, dans l’espoir d’offrir un espace de relative tolérance. Après 1688, cette tolérance fut fragilisée. Le catholicisme devint suspect, associé à Rome, à la France, à l’absolutisme et aux Stuarts. Être catholique, dans le monde britannique, c’était souvent être soupçonné d’avoir une arrière-boutique jacobite, même quand on ne demandait qu’à vivre tranquille, prier et ne pas être traité comme un complot ambulant.

Mais c’est surtout du côté écossais qu’il faut regarder. Après les soulèvements jacobites de 1715 et surtout de 1745, des Highlanders quittèrent l’Écosse pour l’Amérique. Certains furent exilés, d’autres partirent par nécessité économique, d’autres encore cherchèrent à reconstruire une vie loin d’un pays brisé par la répression. En Caroline du Nord, en Géorgie, dans l’arrière-pays colonial, des communautés écossaises conservèrent leurs noms, leurs fidélités de clan, leurs pasteurs, parfois leur mémoire des Stuarts.

Le paradoxe est magnifique : plusieurs de ces familles issues d’un monde hostile aux Hanovre devinrent, quelques décennies plus tard, des loyalistes pendant la Révolution américaine. Des descendants de vaincus de Culloden se retrouvèrent à défendre George III contre Washington. On avait combattu le grand-père, on servait le petit-fils. L’Histoire, parfois, ne manque pas d’ironie ; elle manque seulement de sous-titres.

Pourquoi ce retournement ? Parce que le jacobitisme américain n’était plus toujours une doctrine politique vivante. Il devenait une mémoire de fidélité, d’honneur, de hiérarchie, de monarchie, d’ordre social. Or, face aux révolutionnaires américains, beaucoup de Highlanders se sentirent plus proches de la Couronne que des comités révolutionnaires. Ils avaient perdu la cause des Stuarts, mais ils n’avaient pas perdu l’idée royale.

Pour les catholiques, la question était encore plus délicate. D’un côté, la monarchie britannique restait officiellement protestante et longtemps hostile à Rome. De l’autre, la Révolution américaine ouvrait un monde nouveau, où la liberté religieuse pouvait devenir plus réelle. Charles Carroll of Carrollton, catholique du Maryland, signataire de la Déclaration d’indépendance, incarne cette autre voie : non pas la nostalgie dynastique, mais l’espérance d’une liberté civique pour les catholiques dans un ordre politique nouveau.

C’est là que le sujet devient fascinant pour l’histoire catholique américaine. Les catholiques des colonies ne furent pas simplement des “royalistes naturels”. Certains pouvaient garder une sympathie pour les Stuarts, par fidélité religieuse et dynastique ; d’autres virent dans l’indépendance américaine une chance providentielle de sortir du vieux soupçon anticatholique britannique.

Le jacobitisme en Amérique fut donc moins une armée secrète qu’un fantôme politique. Un parfum de fidélité perdue. Une mémoire de roi catholique. Une nostalgie d’ordre ancien transportée dans des forêts neuves. Et ce fantôme finit par se dissoudre dans deux directions : le loyalisme monarchique d’un côté, le catholicisme républicain américain de l’autre.

Au fond, l’Amérique catholique naissante a dû choisir entre deux fidélités : la fidélité à une dynastie disparue, et la fidélité à une liberté nouvelle. Les Stuarts appartenaient au monde de l’autel et du trône. Les catholiques américains allaient apprendre à vivre dans un monde de Constitution, de droits civiques et de pluralisme religieux.

Ce n’était pas forcément plus poétique. Mais c’était peut-être, pour eux, plus habitable.

Points importants

  • Le jacobitisme désigne la fidélité aux Stuarts après la chute de Jacques II en 1688.
  • Dans les colonies américaines, il exista surtout sous forme de sympathies dispersées, non comme parti structuré.
  • Les catholiques du Maryland pouvaient être soupçonnés de sympathies stuartistes.
  • Des Highlanders écossais, parfois issus de milieux jacobites, s’installèrent en Caroline du Nord et en Géorgie.
  • Certains anciens milieux jacobites devinrent loyalistes pendant la Révolution américaine.
  • Le catholicisme américain prit finalement une autre voie : celle de la liberté religieuse dans un cadre républicain.

Note culturelle

Le mot “Jacobite” vient de Jacobus, forme latine de Jacques. Les partisans des Stuarts soutenaient donc Jacques II, puis son fils Jacques François Édouard Stuart, appelé par ses partisans Jacques III, et enfin Charles Édouard Stuart, le célèbre Bonnie Prince Charlie. Dans le monde anglo-américain, le mot avait une forte charge politique : il évoquait à la fois le catholicisme, l’Écosse, la France, la résistance dynastique et la menace d’un retour de l’ancien monde.


Sources

  • Daniel Szechi, The Jacobites: Britain and Europe, 1688–1788.
  • Paul Kleber Monod, Jacobitism and the English People, 1688–1788.
  • Murray Pittock, Jacobitism.
  • Jacqueline Riding, Jacobites: A New History of the ’45 Rebellion.
  • Duane Meyer, The Highland Scots of North Carolina, 1732–1776.
  • Anthony W. Parker, Scottish Highlanders in Colonial Georgia.
  • David Dobson, Scottish Emigration to Colonial America, 1607–1785.
  • Maya Jasanoff, Liberty’s Exiles: American Loyalists in the Revolutionary World.

Pour aller plus loin

Maryland, refuge catholique au cœur de l’Amérique naissante

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